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jeudi 20 mars 2014

Douce France

L’autre jour, j’ai croisé mon reflet dans une vitrine et je ne me suis pas reconnue tout de suite. La fille qui me regardait portait un bonnet, un sweat à capuche, une paire de leggings et des chaussures de course. Quand j’ai réalisé que c’était moi, je me suis souvenue de ce que j’écrivais il y a quelques mois, à propos du fait que je renforçais mon identité française en vivant à l’étranger… Il semblerait que ce comportement de survie de mon identité n’ai duré qu’un temps très court, car elle s’est faite ensevelir sous une couche bien épaisse de nouvelles habitudes de vie, soufflées a mon oreille par l’air pur et frais de Vancouver.

Alors j’ai voyagé dans ma vie, mais à chaque fois que je revenais au pays je sentais que je revenais à la maison. Même lorsque je vivais a Montréal petite, que j’étais scolarisée là-bas, lorsque l'on atterrissait à Paris une fois par an je gambadais dans l’aéroport en chantant « Douce France, cher pays de mon enfaaaance ». Je retrouvais mes gens, ma nourriture, mes habitudes, les odeurs qui me rassuraient, les codes que je comprenais, je me disais que j’étais de retour chez moi.

Après 6 mois en Asie, la première chose que j’avais faite avait été d’enfiler une paire d’escarpins CosmoParis, la larme à l’œil et le tube de rouge Chanel à la main. Au Népal, je passais de longues heures la nuit à imaginer la vie dans les Alpes, impatiente de retrouver mes montagnes alors que nous étions aux pieds de l’Himalaya. Au Laos, je pensais aux rues de Paris avec nostalgie alors que je mangeais un croissant au beurre sur le bord du Mekong à Luang Prabang. Mais au Canada, il s’est passé quelque chose, je ne saurais pas dire quand exactement. Je ne sais plus à quel moment j’ai arrêté de penser à la France avec nostalgie mais simplement avec le sourire. Je ne me souviens plus quand je me suis autorisée à aller travailler en leggings, ou à aller en boîte avec mon pantalon de ski. Je n’ai pas vu la transition s’opérer, jusqu’à ce que j’arrive à Paris mardi matin.

Je suis sortie de l’avion dans la grisaille parisienne, regardant mes voisins parler en français comme s’ils étaient des martiens. J’ai fondu en larmes devant le douanier qui m’a souhaité la bienvenue en France, et je me suis ruée chez Paul pour trouver un peu de réconfort dans un sandwich au sausisson que j’ai commandé en anglais, ne réalisant pas que je parlais anglais jusqu’à ce que je remarque l’œil vide et le sourcil levé de la caissière. J’ai repensé au vendeur du stand Hermès a Vancouver, le montpelliérain qui avait oublié son français et que j’avais critiqué allègrement, mon Dieu voilà que je devenais comme lui après moins d’une année à l’étranger.

"One sub and a coffee, please"
La tristesse s’est estompée dans le TGV, alors que la brume de la Terre du Milieu laissait la place petit à petit au soleil scintillant du sud de la France. J’ai vu par la fenêtre toutes les choses que j’aimais : la Saône verte qui brillait sous le soleil, le Transbordeur, le crayon lyonnais dans le ciel rose du matin, les quais de Lyon Part Dieu, et tout l’amour que je porte à cette ville et les personnes qui vivent dedans m’a réchauffé le cœur. J’ai continué ma route jusqu’à Montpellier, voyant défiler à très grande vitesse les maisons en pierres blanches et les clochers, écoutant avec tendresse les contrôleurs à l’accent du sud bafouiller les consignes dans un anglais marseillais, observant avec stupeur les mecs en scooter qui ne portent pas de casque me draguer au feu rouge, ou encore les gens qui me passent devant pour prendre l’ascenseur en premier.

9h46, le type qui boit une Leffe dans le TGV, on peut en parler?

Lyon Part-Dieu, ici, Lyon Part-Dieu.
Assurez-vous de n'avoir rien oublié dans le train.

Voilà pas de doute, j’étais de retour au pays mais ce n’était plus chez moi. Je regardais tout ça comme lorsque je regardais les rues de New York, j’avais l’impression d’avoir déjà tout vu dans les films, tout en sachant que je n’en faisais pas partie.

Alors je ne suis plus triste, je suis contente d’être en France, ce cher pays de mon enfance, sauf que voilà : je ne suis plus une enfant. C’est maintenant le pays des souvenirs, ceux qui font du bien à l’âme, comme l’a prouvée cette dernière soirée passée à Whistler avec mes deux amies françaises : vendredi soir, nous avons cuisiné religieusement une tartiflette avec le Reblochon de Savoie que Laura gardait depuis des mois dans le congélo pour une occasion spéciale, un verre de vin blanc à la main et Doc Gynéco en fond sonore. Puis la tartiflette est sortie du four, et chacune à notre tour on a incliné la tête au dessus du plat pour le respirer, les yeux mi-clos et le sourire aux lèvres, plongeant notre doigt dans la crème de Reblochon comme certains le feraient avec de l’eau bénite, le portant à notre bouche comme on fait un signe de croix, remerciant la mère de Laura pour ce fromage importé illégalement sur le sol canadien comme l’on remercierait Marie, notre mère à tous, notre bienfaitrice, Amen.


Sans commentaire.

Ces traditions font partie de nous et cette culture commune rapproche les exilés autour de souvenirs rassurants, les souvenirs de la vie d’avant. Mais en vrai, je vous le dis : nous sommes partis trop loin, ou trop longtemps. Nous ne faisons plus partie du présent de ce pays, la France n’est pas qu’une tartiflette qui sort du four. Je suis en France et je repère les souvenirs qui me font sourire : les bouteilles de vins au fond du Carrefour, les blagues Carambar, l’espresso au comptoir, l’odeur des viennoiseries dans la gare le matin. C’est tout comme avant mais c’est moi qui a changé. J’ai pas encore mangé de fromage et je me fais cuire des œufs over-easy pour le petit-dèj. J’ai pas encore ouvert mon placard pour porter mes vêtements parisiens, je suis toujours en leggings avec mon bonnet sur la tête. J’écoute la CBC news, je vais courir le matin. Je suis sur la Méditerranée, heureuse, mais mon cœur vit maintenant sur l’Heure Normale du Pacifique.



dimanche 9 mars 2014

Les uns et les autres

Facebook a changé les codes et les mentalités, toutes générations confondues, en moins de dix ans. En 2007 on ne savait pas trop quoi en faire, mais en 2014 on pense en communautés, et on sait quel comportement adopter sur le réseau social aussi surement que ceux à adopter en société. Il y a des choses qui ne trompent pas, et aussi sur que l’on s’attend à un « de rien » lorsque l’on dit « merci », les actions/réactions sur Facebook sont maintenant hypra prévisibles.

Je prends le dernier exemple en date parce que je suis de cette génération qui va bientôt avoir trente ans : la grossesse.

Vous qui jadis échangiez vos anecdotes de voyages et de soirées, assistez maintenant avec dépit a la publication des photos de la maison, de la chambre d’hôtel du voyage de noces, et de mains enlacées gantées de blanc et baguées de diamants.

Puis subitement, après 7 années de publications actives, les amoureux disparaissent de la toile. Vous ne voyez plus jamais aucune photo d’eux, et les commentaires se font rares ? Aussi sur que deux et deux font trois, c’est parce qu’ils attendent un heureux évènement! Patientez 5 a 7 mois avant de les voir resurgir tout à coup pour annoncer fièrement la fin de la grossesse et/ou la naissance de leur enfant, modifiant ainsi a jamais votre flux d’actualités pour le meilleur (ou pour le pire, selon vos centres d’intérêts personnels).

Vous pouvez donc être certains que 6 à 12 mois après le mariage arrivera l’annonce publique de la grossesse, qui va vous dégouter tout à fait de Facebook et de ses échanges mielleux de cœurs, de messages de félicitations, de photos de petits pieds et de petites menottes, voir malheureusement, dans beaucoup trop de cas selon moi, de photos de gros nichons, de gros bidons, de vergetures, ou encore de vidéos ou le pied de bébé défonce le ventre de maman.

Le tout à la sauce réseau social, c’est-à-dire avec filtre Instagram ou montage Photoshop aux couleurs pastels et à la typo en ruban.

Vous vous mettez insidieusement à regarder les albums photos de la vie de ces gens qui rivalisent d’originalité pour vous faire partager leur bonheur, à vous qui êtes célibataire, entourée de célibataires, dans une vie précaire et aventureuse ou les certitudes n’existent pas. L’achat de la maison, les fiançailles et la grossesse vous apparaissent comme un roman photo ou tout finira bien, un chemin de vie heureux et sain qui vous fait sentir moins que rien.

Qu’est-ce que le bonheur, vraiment ? Ne devrais-je pas suivre la voie pavée de dragées roses et bleues qu’empruntent tous mes proches ? A quel moment dans nos vies ai-je choisi le chemin de cailloux qui grimpe tellement sec qu’on ne voit pas le sommet ?

Parfois je regarde les chemins de vies de tous ces gens et je me demande si mes choix sont les bons. En fait, Facebook me stop dans l’ascension de ma propre route. Je m’arrête et je regarde en arrière, ça me donne le vertige. Je me demande si je ne ferais pas mieux de redescendre, de retourner sur le chemin que les autres empruntent le cœur léger. Je commence à avoir peur de tomber, de me casser un truc, de plus pouvoir avancer. Comment savoir si ce qui m’attend au sommet sera bien ?

Heureusement sur le chemin de cailloux, je ne suis pas toute seule. D’autres l’empruntent avec moi, chacun passe par un sentier différent, s’accroche a une touffe d’herbe que je n’avais pas vue, me montre un bon caillou sur lequel m’appuyer pour continuer à monter. J’arrête alors de regarder vers le bas et j’avance, en essayant de me frayer un chemin qui ne ressemble qu’à moi.

Et puis, de temps en temps, je reçois des messages de ceux qui sont sur l’autre route et qui regardent les photos de ma vie sur Facebook. Ils se posent les mêmes questions sur leurs choix que moi, se demandant si par hasard la grimpette vers un sommet incertain ne serait pas plus palpitante que la route de dragées roses et bleues.

Facebook est un fléau qui te met face aux choix des autres, ceux que tu n’as pas fait et qui auraient pu être une source de bonheur que tu ne connaitras jamais.

Le problème quand tu sors de la route, c’est que tu prends une hauteur qui te fait voir les choses autrement. Tu vois toutes les autres routes, chemins, sentiers et terriers que tu pourrais potentiellement emprunter. Tu n’aurais jamais vu ces routes si tu étais resté avec ta communauté initiale, et la question du choix ne se serait jamais posée. Mais maintenant c’est trop tard, tu sais : il y a un milliard de façon de vivre et chacune présente un nombre égale d’avantages et d’inconvénients, rendant le choix impossible, surtout pour une personne comme moi qui est incapable de choisir entre le Big Mac ou le Chicken Deluxe a Mc Do.

Quelle route emprunter, nom de dieu ? Parfois je préfèrerais ne pas savoir tout ce que je sais et avancer sereinement avec les autres, partager leurs galères et leurs moments de joie, mais je ne peux plus revenir en arrière. Le monde entier est accessible en moins de temps qu’un trajet Montpellier-Quimper. Plus je voyage et plus je rencontre des gens aux chemins de vie différents, et je réalise que le bonheur est partout pourvu qu’il ne ressemble pas au bonheur d’un autre que moi.

Le plus dur dans cette quête est donc de ne pas regarder le bonheur des autres comme un choix que j’aurais dû faire, mais simplement comme le bonheur de quelqu’un d’autre. Facebook n’aide pas à se concentrer sur ses propres débats intérieurs : comme si faire des choix de vie n’était pas déjà assez difficile comme ça, tu as en plus la possibilité de les comparer quotidiennement avec une centaine d’autres personnes qui ne te montreront jamais leurs propres moments de doutes.

Cette crise existentielle que je traverse depuis quelques semaines a été stoppée nette avant-hier, alors que j’en parlais au téléphone avec mon père, pleurant sur le fait que ma vie était un bordel sans nom, que je ne me sentais chez moi nulle part mais que je voulais vivre partout, que je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie professionnelle et personnelle et puis j’ai levé les yeux de mon écharpe et j’ai vu cet homme qui attendait pour traverser la route. Il devait avoir 30 ans, et il était en fauteuil roulant. Il n’avait ni jambe ni bras.

J’ai décidé de me remettre à grimper.

dimanche 26 janvier 2014

Sois beau et...

Hier, j’ai eu l’immense privilège de téléphoner près de 3 heures avec ma petite sœur, qui est facilement la personne la plus instruite, intelligente, brillante, drôle et sensible que je connaisse, du haut de ses 21 printemps.

Alors nous parlions de choses et d’autres, et je parlais de Vancouver, de ce que j’aimais et de ce que je trouvais étrange. Je lui disais que j’avais beau adorer cette ville et n’avoir aucune envie de la quitter pour le moment, je me sentais souvent étrangère à l’endroit, différente de ses habitants.

Quand on arrive à Vancouver, on est saisi par la sérénité de ses rues. L’énergie circule bien, Portée par l’océan, elle vibre en écho entre les montagnes enneigées et les buildings étincelants. La nature est partout, et le sport fait partie du quotidien des citoyens qui ont une alimentation exemplaire à faire pâlir ce bon vieux Dukan. Ma sœur et moi comparions nos petit-déjeuner, elle avec des viennoiseries ou des tartines de pain beurré, moi avec du gruau d’avoine ou des smoothies aux épinards.

Ici, on évite le gras, le sucre, le pain, la viande, le gluten, le soja ou les produits laitiers d’origine animale. On fonce sur les céréales, les matières grasses végétales, les farines sans gluten, les noix et les protéines naturelles en poudre. Je disais à Mathilde que TOUS les hommes que je connais ici ont TOUS le même blender dans leur cuisine, pour préparer leur smoothie protéiné avant d’aller travailler. Absolument TOUS vont à la gym lever des poids et regarder leur corps se transformer peu à peu vers le corps standard vancouvérois : un corps musclé et robuste, je dirais un corps gonflé et lisse, parce que les poils, bien entendu, c’est un truc de français. Les hommes ici sont imberbes, sauf pour la barbe, qui se porte en toutes saisons et a tout âge, symbole incontesté de virilité. Je ne connais pas de fumeurs, à part mes amis français. Il semble ici que la santé soit au cœur des préoccupations, et quand j’ai cuisiné une Galette des Rois, les réactions n'ont pas été « ça a l’air trop bon !! » mais « ça a l’air trop gras !! ». Lorsque je mange une crème glacée, il y en a toujours un(e) pour dire « il va falloir augmenter ton cardio après ça ! ». Parfois j’ai envie de les envoyer se faire foutre et de me rouler nue dans de la pâte à tartiner.

Je continuais donc à raconter à ma petite sœur toutes les choses étranges que j’observais :

Cette semaine, je travaille en dehors de la ville, et pour la première fois le prend le skytrain, le métro mi-dedans mi-dehors. Alors l’autre matin, je sortais de la station, tête baissée sur mon iPhone, quand je suis rentrée dans une personne plantée au beau milieu du couloir de sortie. J’ai donc levé la tête et j’ai réalisé que cette personne était plantée derrière une série d’autres personnes attendant leur tour pour monter dans le bus. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les gens font la queue pour monter dans le bus. Premier arrivé premier assis, et la parisienne d’adoption que je suis a failli s’étouffer avec sa gorgée de café.

J’étais lancée, et en parlant avec ma sœur je me rappelais tout à coup toutes les choses qui m’ont marquées. Je lui ai raconté les murs vierges de la ville, sans affiche et sans graffiti. L’interdiction de boire de l’alcool ou de fumer en terrasse. Les panneaux « les voisins vous surveillent » postés dans les rues ou sur les portes des immeubles. La gentillesse et la politesse qui priment parfois sur la franchise.

"pas d'affichage"

La file d'attente pour prendre le bus :))

Je le disais, la sérénité de cette ville est saisissante. C’est ce qui fait qu’il ait bon vivre ici, surtout lorsque l’on arrive de France : le calme, le respect de soi et des autres, l’espace et la propreté. Je parle souvent de Paradis quand je parle de Vancouver, mais c’est vrai qu’elle a ce petit côté irréel, presque trop beau pour être vrai.

Depuis quelques temps, je commence à raisonner de manière totalement nouvelle. Je perds en spontanéité, et je commence à calculer : combien de calorie dans cette tranche de pain ? Combien de sodium dans cette sauce pesto ? Combien de pourcentage de gras dans mon yaourt ? Moi qui n’ai presque jamais pris de petit-déjeuner, je mange chaque matin, convertie au sacro-saint précepte local : on ne saute JAMAIS son petit-déjeuner. C’est le repas le plus important de la journée. Je n’écoute plus vraiment mon corps, devrais-je dire, je mange parfois sans avoir vraiment faim et je culpabilise à chaque bouchée, calculant mon IMC et focalisant sur la circonférence des cuisses de ma voisine. Mes voisines si parfaites, je vous le disais, toutes modelées par la course à pied, la gym et le yoga.

En m’écoutant parler de cet idéal de corps sain, mon génie de petite sœur fit un rapprochement intéressant : la dictature du corps sur l’âme prônée par les régimes totalitaires au siècle dernier. Non pas que je veuille comparer Vancouver au IIIe Reich, loin de moi cette idée. Mais cette discipline ambiante, ce conformisme dans la façon de manger, de bouger, de vivre ou d’aimer, c’est peut-être ça qui me fait sentir étrangère.

Un française bercée par des centaines d’années de contestation et de révolution, des centaines d’heures de ralage, de débats et de manifestations, des centaines de calories ingérées dans la plus heureuse insouciance sur l’autel du plaisir, cette française ne peut que regarder Vancouver comme on regarde un film : ressentir sans partager, observer sans faire partie.

J’ai foncé sur Internet pour creuser cette histoire d’idéologie du corps fort et sain, prônée par le nazisme, inspiré par les canons de beauté de l’antiquité et propagé par l’art officiel. Un régime politique fondé sur l’esthétique et la biologie. Bien entendu, il n’est pas question de ségrégation raciale à Vancouver, l’apparence idéale n’a pas pour objectif d’écarter une communauté. Mais c’est vrai, je dois le dire, que ma sœur a raison en rapprochant cette obsession de pureté et de perfection avec un régime totalitaire. "Tout témoigne aujourd’hui que le corps est devenu objet de salut. Il s’est littéralement substitué à l’âme dans cette fonction morale et idéologique » disait Baudrillard dans La Société de Consommation.

C’est cette citation qui a fait le lien dans mon esprit : dans cette ville, j’ai l’impression que la morale est basée sur le corps plutôt que sur la réflexion ou encore sur la religion. Ce qui est bien ou ce qui est mal, ce qui est bon ou ce qui est mauvais, ce qui est beau ou ce qui est laid, serait inspiré par la biologie, par la médecine ou par le physique. Un paradigme à ce point éloigné de toute spontanéité qu’il prendrait le pas sur la pensée libre.

Un beau corps, sans matière grasse. Une belle ville, sans graffiti. Du bon pain, mais sans gluten. Du bon sexe, mais sans sentiments.

J’ai vu un film cette semaine que je vous conseille vivement si vous avez envie de comprendre ce que je tente de vous expliquer dans un charabia philosophique de comptoir. Pardonnez d’ailleurs cette réflexion partagée, mais c’est aussi ça l’expérience d’expatriée : ce que j’observe me fascine, et ce n’est peut-être que mon propre jugement, un peu brouillon, mais j’espère qu’il intéressera mes lecteurs, amis ou inconnus, sans ennuyer ni blesser personne.

Ce film, donc, c’est Don Jon. Observez ce jeune homme, parfait produit d’Amérique du nord, fidèle en tous points aux hommes que j’ai rencontrés ici : "my body, my pad, my ride, my family, my church, my boys, my girls and my porn". Observez sa cuisine, avec son blender pour faire des smoothies protéines. Observez sa façon d’aimer.



Quant à moi, je vous aime tous, sans compter. Bonne semaine !

samedi 11 janvier 2014

Ce qui ne tue pas te rend plus fort

Il y a un truc vraiment horrible dans la vie, l’un des trucs les plus horribles qui puisse t’arriver, c’est de te faire plaquer par la personne que tu adores.

Le jour où ça t’arrives, c’est un jour comme tous les autres, personne ne t’as rien dit, tu n’as rien vu venir, et PAN : tu te le prends dans la gueule. Parce que tu n’étais pas préparé, parce que ça fait un mal de chien, parce que tu refuses d’accepter la réalité qui est trop moche et trop triste, il se passe quelque chose d’encore plus moche : tu deviens pathétique.

Tu sais, c’est quand tu es prêt à faire la lessive de la nouvelle meuf de ton ex, juste pour pouvoir exister encore un peu dans sa vie. Pour qu’il ne disparaisse pas complètement de la tienne. Pour que le dernier espoir ne s’envole pas, emportant avec lui un énorme morceau de toi que te ne retrouveras jamais.

Alors ce jour-là, il pleuvait comme il pleut à Vancouver : une chute d’eau invraisemblable, c’était une tempête de pluie qui balayait la Colombie-Britannique de gouttes d’eau grosses comme des billes. Il faisait déjà nuit alors qu’on était le matin, un jour comme tous les autres, en somme. Je trempais mon croissant dans mon bol de café, et puis mon téléphone a sonné.

C’était lui. C’était l’homme avec qui je m’imaginais passer ma vie ici, celui qui tenait dans ses mains mon destin tout entier. C’était le patron de l’agence de communication absolument trop cool qui m’avait reçue pour un entretien quelques jours plus tôt. Tout avait été si parfait, je croyais que cette fois c’était la bonne, mais voilà : il a rencontré quelqu’un d’autre, quelqu’un qui correspond mieux à ce qu’il recherchait. Ce n’est pas de ma faute, me dit-il dit. Je suis une personne géniale, et il connait mes qualités. Il est content de m’avoir rencontré, ajoute-t-il encore, alors que mon croissant tombe en miettes dans la noirceur de mon café. On se recroisera peut-être, qui sait. Il me souhaite tout le meilleur pour la suite.

Et il a raccroché. C’était fini.

La douche que les nuages bas et noirs déversaient sur la ville n’était rien comparée a celle que je venais de me prendre par téléphone. C’est alors que le Ciel s’est fendu et, dans un éclair aveuglant, Dieu a pointé son doigt sur moi et m’a dit d’une voix forte : « Tu resteras dans ton boulot de merrrrrrrrde ».

Et dans son écho qui résonna encore de longues secondes, j’entendis murmurer « Et tu n’auras jamais ton visa ! Et tu devras partir ! Parce que tu es NULLE ! ».

Apres un échec pareil, un français remonterait dignement sur son cheval et, sans se retourner, partirait a la chasse à l’emploi, parce qu’un de perdu dix de retrouvés dit-on, et qu’on n’a pas de temps à perdre avec ce connard qui veut pas de nous, il ne sait pas ce qu’il perd, le con !

Mais ici vous le savez, nous sommes au Canada. Et devinez un peu, je vous le donne en mille : un canadien ne réagit pas comme un français. Ce que j’appelle dignité, ils appellent ça faiblesse. Ce que j’appelle pathétique, ils appellent ça déterminé.

Je m’explique.

Lorsque j’ai annoncé à mes amis canadiens que je n’avais pas fait le poids face à mon concurrent canadien, TOUS ont répondu que ce n’est pas grave, rappelle-les et dit leur que tu veux quand même travailler avec eux, même gratuitement, on commence quand ?

En gros, pour revenir à la métaphore de la rupture, c’est un peu comme si tous mes amis m’encourageaient a rappeler mon mec pour lui dire :
« Tu viens de me quitter pour une autre mais ce n’est pas grave mon chéri, je ne t’en veux pas. Je t’aime toujours. Je t’aime tellement que je veux bien qu’on se voit de temps en temps, rien qu’une fois par semaine, je te demanderai rien, je te paierai même l’hôtel si tu veux. Dis oui. S’il te plait. ».

Bref, il semblerait que personne ici ne comprenne que j’aimerais bien éviter d’être pathétique SVP. J’ai tenté d’expliquer le truc aux copains, que bon je n’avais pas vraiment besoin de ça en ce moment, si au moins je pouvais garder ma dignité ce serait bien voyez, et ils ont dit qu’ils ne voyaient pas le rapport.

Pour un canadien, rappeler le patron qui vient de me recaler, ça n’a rien de pathétique. Au contraire, c’est la preuve que je suis motivée et combative. En gros, c’est comme si je rappelais mon mec pour lui dire :
« Tu viens de me quitter pour une autre, d’accord c’est ton choix, et je le respecte. Mais je vais te prouver que tu as eu tort. Je vais me rendre indispensable et quand tu verras à quel point je suis géniale, c’est toi qui me supplieras de rester. Et crois-moi mon mignon, je vais gagner ».

Parce que les canadiens sont des winners, c’est l’esprit nord-américain ça, c’est leur passé de cow-boy. Tu veux quelque chose ? Va le chercher. Ne lâche rien. Ne te décourage jamais. Quand on veut on peut. La fin justifie les moyens. Enfin vous saisissez, quoi.

C’est incroyablement motivant.

Alors c’est ce que j’ai fait, j’ai laissé tomber mon drap de dignité, je me suis retrouvée a poil, sans plus rien à perdre. J’ai écrit ce mail pathétique combatif pour essayer d’obtenir ce que je veux vraiment : travailler dans cette agence beaucoup trop cool, et m’éloigner doucement de ma vie de souillon (je veux dire, d’hôtesse de restaurant).

Alors telle que vous me voyez-la, je joue au cow-boy, avec de la fausse barbe et cachée sous mon chapeau, je fais comme si j’étais sur de ce que je faisais alors qu’en fait j’apprends, je ne sais rien. J’attends.

Je vous tiens au courant.

dimanche 29 décembre 2013

Expression écrite #2

En octobre, je vous partageais les premiers travaux des étudiants américains de Marie. J'ai reçu une deuxième fournée de ces petits délices, je ne me lasse pas de lire ces personnes que je ne connais pas, imaginer la suite de ma propre vie dans une langue qui n'est pas la leur. C'est un exercice difficile... Encore merci d'avoir participé a ce projet !

Suite a l'article Hang loose

Prix de l'article le plus VRAI
Heureusement on a rencontré notre ami couchsurfer ! Il nous a vraiment sorti du pétrin avec la voiture ! Notre voiture-maison était bien sûr une voiture de location. Puisque notre visite à Honolulu allait bientôt prendre fin, la voiture était à remettre au parking de location pour le lendemain à 9 heures du matin. Sans lui, on n‘aurait sûrement pas trouvé la fourrière ni comment y aller. C’est vrai que maintenant on rigole bien de l’histoire mais sur le coup on a ressenti une grande panique.

Alors avec notre voiture-maison retrouvée, on a pu passer notre dernière nuit à Honolulu sans souci. Avant tout, nous avons dû trouver un bon endroit pour stationner la voiture pour la nuit (on ne retournera plus à la fourrière !) puis on a décidé d’apporter nos sacs à dos à la plage pour regarder les étoiles d’Hawaii et profiter de notre dernière nuit sur l’île, de la bonne odeur de la mer et du son des vagues. Le lendemain matin, on est arrivée à la fourrière à 9h pile, sans retard pour remettre la voiture. Ensuite on a trouvé un taxi pour nous ramener à l’aéroport, laissant derrière nous les bons moments vécu à Hawaii, les personnes qu’on n’oubliera jamais, la nourriture magnifique, la culture tellement joyeuse, la musique, les odeurs et les histoires qui nous feront rêver pour le reste de nos vies.
- Samantha Worthington

Prix de l'article le plus VRAI (comment faites-vous pour deviner ce qu'il s'est vraiment passé?!)

En arrivant à YVR, la réalité froide du Canada nous a frappées. Très fortement. J'ai repris le travail le lendemain matin, et j'avais envie de mourir. J'avais oublié mon café chez moi, ma colocataire m'a crié dessus pour aucune raison valide, et mon chef existait encore. En plus, il neigeait légèrement et j'ai mis de petits mocassins à mes pieds. J'étais gelée. Je voulais seulement retourner à cette petite plage cachée, me coucher dans le sable doux, et m'endormir sous le soleil.
- Kelly Powers

Suite a l'article Se remettre au sport

Prix de l'article qui révèle mes fantasmes secrets
Quand je suis allée à la gym pour la première fois, c'était difficile et épuisant. J'ai voulu quitter, mais je suis restée parce que la culture à Vancouver m’inspire. Voilà ce que j’ai dit plus tôt. C'est vrai ça ! Mais il y a une autre raison : j'étais motivée par mon coach personnel, Dave. Il est beau, et a de beaux muscles. J'aime le voir soulever des poids. Chaque fois que j’y vais, notre relation se développe. On parle et on flirte. Donc, je suis excitée à l’idée d'aller à la gym. Les bons moments qu'on a me motivent à y retourner. En fait, on a rendez-vous ce soir dans un restaurant réputé !
- Rachel Braggen

Prix de l'article le plus proche de ce que je VOUDRAIS être la réalité :D
Depuis mon dernier récit, je crois que je suis tombée amoureuse de la course. Je cours chaque matin et je ne peux pas imaginer ma journée sans cette activité. En plus de ma routine dans le gym, j'aime aussi courir dans la rue et sur les pistes dans le parc. La course m'a transformée en une vraie citoyenne de Vancouver. Je crois que je comprends mieux la ville, parce que je la vois de la perspective d'une coureuse. Mon amie, Lucie, va participer à une course au printemps et elle m'a convaincue de me joindre à elle. On doit courir cinq kilomètres. Il y a un prix d'entrée de vingt dollars qui est donné à une association caritative. Ce n'est pas mon but de gagner la course, parce qu'il y a des centaines de participants. J'espère seulement pouvoir finir la course avec mes amis et sans la gêne. Je dois commencer par l'entraînement tout de suite! (ça c'est bien vrai !! NDLR)
- Leda Brittenham

jeudi 19 décembre 2013

Crise identitaire

Aussi loin que je me souvienne, j'ai entendu cette phrase de la bouche d'à peu près tout le monde : "ya pas de secret. Pour apprendre une nouvelle langue, il faut vivre en immersion totale".

Un peu comme si vos capacités d'apprentissage devenaient soudain surhumaine en dehors des frontières de votre pays natal. Un peu comme si votre cerveau, jusqu'alors imperméable aux cours de grammaire de Mrs Draftford en 4ème B, pouvait tout à coup comprendre une langue inconnue, pour la simple et unique raison que vous lui avez offert un billet Paris-Londres. En fait, j'imaginais qu'il se passait quelque chose de magique, une sorte de declic qui ne survenait qu'a l'etranger, un truc inexplicable pour les non-inities.

Alors imaginez un peu : depuis que je suis au collège, je veux faire partie de ceux qui SAVENT. Encouragée par les récits de voyage des uns et des autres, voilà 15 années que je ronge mon frein, attendant patiemment le moment où, à mon tour, je partirai en terres anglophones pour faire partie, enfin, de ceux qui reviennent au pays et t'assurent d'un air un peu blasé :
"ouais ça y est, je suis bilingue".
Ce moment est arrivé. Je veux dire, je suis arrivée à l'étape 1 de mon rêve de gosse : j'habite en terres anglophones. Parce que l'étape 2, le but ultime, l'étape finale, comprenez donc : être bilingue, est encore très loin devant moi.

Voilà pourtant 5 mois jour pour jour que je suis arrivée à Vancouver. Et bien que je travaille, que je lise, que vive en anglais, je m'exprime à peu près aussi bien qu'il y a 15 ans, lorsque j'étais au collège et que je rêvais de vivre en terres anglophones.

Alors d'accord, l'experience n'est pas un echec total. Ma compréhension s'est considérablement améliorée, notamment au cours des premieres semaines. Tant que je n'échange pas avec un habitant de Toronto, je comprends à peu près tout maintenant (No offense pour nos amis de l’Ontario : de leur propre aveux, ils parlent un anglais « paresseux ». Non contents de n'utiliser que des abréviations, ils ne prennent pas non plus la peine d'articuler, ce qui fait qu’ils ne prononcent en fait que des sons sans sous-titre).

Je dis bien que je comprend « à peu près » tout, car il m'arrive encore de ne comprendre que le mot clé du discours, l’idée principale autour de laquelle je vais axer ma compréhension générale. Cela peut d'ailleurs amener à de terribles quiproquos, lorsque je découvre au bout de 15 minutes que je n'avais pas compris le bon mot clé, et que je me fourvoie donc complètement sur le sens de la conversation que je suis en train de mener.

Bref. J'attends donc toujours ce fameux déclic, ce glorieux matin où je me réveillerai bilingue après une nuit de rêves en anglais (encore un autre mythe, si vous voulez mon avis). Ce moment béni où je rigolerai en même temps que mes amis au cinéma. Mais, puisque cela ne semble pas fonctionner pour moi,je recherche du réconfort auprès de tous les expats que je rencontre.

Certains sont de merveilleux alliés : des contemporains qui, cinq, dix, vingt ans après leur installation au Canada, parlent toujours comme des vaches normandes. Je bénis ces gens-là, que je repère de loin dans la rue, et sur qui je saute de joie en chantant la Marseillaise
- tu viens d'arriver toi aussi?
- non, j'habite là depuis huit ans
- ah! Awsome *!!!
* Awsome, c’est LE mot typique de Vancouver qui veut dire « génial »

Mais il y a aussi les agaçants, ceux qui font partie du Grand Mythe. Ceux qui sont devenu des petits génies en quittant la France. Je pense par exemple au vendeur du stand Hermès à Hudson Bay. L'autre jour, je suis allée me pschitter un peu de mon parfum en douce (ne pouvant pour l'instant pas m'offrir le luxe d'un flacon), lorsque le scélérat, voyant clair dans mon jeu, s'est approché pour tenter de me faire son petit numéro de vendeur de luxe.
Je n'avais pas prononcé deux mots que, comme d’habitude, j'étais mise à nue :
- ah! Tou es fwonçaise? -me demanda-t-il avec un accent américain pas possible
Nous avons alors entamé un début de conversation en français, moi articulant bien pour qu’il me comprenne et lui, maladroit, hésitant, cherchant ses mots pour me dire que, comme moi, il était né à Montpellier. Qu’il avait passé 23 ans de sa vie en Languedoc-Roussillon. Et qu'il était à Vancouver depuis quatre 4 ans seulement.

...Le garçon avait donc désappris sa langue maternelle au profit de l’anglais, à tel point qu’il ne s’en souvenait presque plus.

Morte de jalousie devant l'échec flagrant de ma propre intégration, je me suis pschitté encore 5 ou 6 fois avant de tourner les talons. Pourquoi lui et pas moi? Pourquoi tout le monde devient bilingue a l’étranger, sauf moi ? Qu'est ce qui cloche avec mon cerveau ?! Je ne suis pourtant pas plus bête qu'une autre nom de dieu.

Suite a cette terrible matinée, j'ai tenté d'analyser de façon objective ma façon de parler anglais afin de déterminer mes forces et mes faiblesses linguistiques. Et j'en ai tiré 3 critiques constructives.

Pour commencer, ma pensée est timide. Moi qui pars au quart de tour en français, je suis réservée et sans ressource en anglais. Parfois je voudrais répondre mais, peu certaine des mots à utiliser, je chuchote, je bafouille, je réplique en mono syllabe. Si cela me fait sentir aussi brillante qu'une poêle en fonte, ça a au moins le mérite de plaire aux hommes : depuis que je suis muette, j'ai un succès fou. Walt Disney me l’avait pourtant dit mais il semble que je l’avais oublié... Dans la Petite Sirène, Ursula fait une révélation que les petites filles feraient bien de retenir :



Ah, je peux dire que les Humains n'aiment pas les pipelettes,
Qu'ils pensent que les bavardes sont assommantes !
Que lorsqu'une femme sait tenir sa langue,
Elle est toujours bien plus charmante,
Et qu'après tout à quoi ça sert d'être savante ?

En plus, ils ont une Sainte horreur de la conversation,
Un gentleman fait tout pour l'éviter.
Mais ils seront les rampe-aux-pieds de la femme réservée,
C'est la Reine du silence qui se fait aimer !


Mais je m'égare. Ce que je veux dire en fait, c'est que ce premier frein dans la maîtrise d'une langue étrangère est de l'ordre de la confiance en soi. Avec un ou deux verres de vins toutefois, je pense plus librement et m'exprime avec plus d'aisance. Mais, n’étant pas vraiment portée sur la bouteille au quotidien, je suis muette ou un peu simplette, la plupart du temps.

Question d'assurance.

La deuxième critique tirée de mon auto-analyse est la suivante : il semblerait que la maîtrise d'une langue étrangère soit une question d'oreille musicale. Certaines personnes chantent faux, d'autres trouvent instinctivement les notes justes. Certains privilégiés ont l'oreille absolue et sont capables de reproduire un son de manière spontanément. Lorsque tu apprends une nouvelle langue, tu peux l’appréhender somme une suite de mots nouveaux, comme de fastidieuses leçons de conjugaison et de règles grammaticales. Ou bien, tu peux concevoir cette nouvelle langue comme une musique, et être capable de la fredonner au bout de deux ou trois écoutes.

Malheureusement pour moi, qui chante pourtant plutôt juste, et malgré mes six années de solfège, et en dépit du fait que j’écoute cette même musique encore et encore depuis cinq mois, je ne la retiens pas.

Question d'oreille.

La troisième et dernière observation est bien plus grave, parce qu’irrémédiable. Restons si vous le voulez bien dans le thème musical : j'ai lu quelque part que les bébés ne pleuraient pas de la même façon selon l'origine de leurs parents. Un nouveau-né mexicain de criera pas comme un nouveau-né allemand, comme si, déjà, leur sphère ORL était modelée dans une forme particulière qui ne produira a jamais que telle ou telle sonorité. J'ai des amis canadiens qui sont nés et ont grandis à Vancouver, mais dont les parents sont chinois. Hé bien croyez-moi, bien que leur anglais soit impeccable, ils le parlent avec des sons chinois.

je crois qu'en fait, le problème ne vient pas tant de ta capacité d'apprentissage, de ton assurance ou encore de ton oreille, mais bel et bien de l'ergonomie de ta sphère ORL. De la même façon que certaines personnes sont souples et d’autres raides comme un piquet, il y a des chanceux dotés d’une trachée flexible, et d’autres pas. Dans mon cas, puisqu'on parle de moi ici, ma langue ne se place pas où il faut, mes lèvres sont paresseuses et ma gorge ne module rien. Je suis bêtement coincée à prononcer des sons francophones, parce que je ne suis pas une athlète linguistique.

Question de muscles.



Je me rabats donc sur ce que je peux : capitaliser sur mon accent français, et assumer pleinement mes origines. Au début, j'essayais de m'appliquer à bien prononcer les mots pour ressembler à une canadienne. Maintenant, je parle comme une parisienne, pour la plus grande joie des populations locales qui s'extasient devant "such a lovely accent" ("un accent aussi adorable"). 

Pour eux, je suis Edith Piaf. Je suis Amélie Poulain. Je suis une peintre impressionniste, je sens la lavande de Provence, et je chante comme une cigale. Les clients m'adorent et je me fais houspiller par mes collègues parce que je papote trop, faisant voyager leurs oreilles à Paris ou au Mont Saint-Michel.
Contre toute attente, je deviens ambassadrice de mon pays, moi qui suis parti si loin de lui.

Me voilà donc garante de notre image de marque. J'interdis d'appeler un Cabernet Sauvignon du "cab-sav" (pratique hélas très répandue). Je rends honneur au "classic French racism" en faisant des blagues racistes à l'encontre des asiatiques (il n'y a malheureusement pas d'arabe à Vancouver). Je porte des gants de cuir vermillons et des chaussures CosmoParis, boycottant les leggings et les chaussures de yoga (mode pourtant si confortable que beaucoup d'entre nous l'ont déjà adoptée).

Bref, je cultive ma French touch. Et j'accepte doucement l'idée que je fais partie de ces expatriés qui, plutôt que de changer de nationalité, renforcent leur identité… Même si elle n’avait jusqu'alors jamais vraiment existé.

C'est un sentiment nouveau pour moi, cette identité définie en termes d'origine géographique. Je me sens, j'imagine, comme un français d'origine algérienne a qui on demanderait "bon et alors? Tu es français ou algérien?". Comment répondre a cette question saugrenue? Faut-il vraiment choisir ?

Je suis française au Canada. Je me sens canadienne, avec une culture française.
Vancouver est une ville qui permet a chaque canadien d’être ce qu'ils sont, de parler avec leur accent, de porter les vêtements qui correspondent a leur culture, de manger comme l'on mange dans leur pays d'origine. Je me souviens de l'indien enturbanné qui conduisait le taxi que j'ai pris la nuit de mon arrivée a la gare de Vancouver. Il parlait un anglais bancal et donnait l'impression d'd’être arrivé de New Dehli la veille, mais a la question "vous êtes d'ou?", il m'avait répondu :
"D'ici. De Vancouver".
Oh, Canada...

mardi 10 décembre 2013

Le café

Lorsque j’étais au Vietnam en octobre 2011, la française que je suis a été invitée à prendre un café dans la plus fameuse maison de torréfaction du centre du pays. Impossible de me souvenir du nom ni de l’endroit, c’était quelque part entre Dalat et Nha Trang, au bord d’une route poussiéreuse et bruyante. C’était la première fois que je partageais un café vietnamien avec un vietnamien dans un endroit fréquenté par des vietnamiens, et le choc des cultures fut grand. Il était presque 7h du matin, et des dizaines d'hommes prenaient leur café entre hommes avant de partir travailler.

Crédit photo : moi

Assise sur un petit tabouret de plastique coloré, j’observais le rituel, impatiente, mal lunée, en manque de caféine pour commencer ma journée.
« Patience », me répétait My alors que mon café infusait au compte-goutte dans mon verre rempli de lait concentré. C’était interminable. Mais lorsqu’enfin ce fut fini, j’attrapais mon café et le vidait d’une traite, sous les yeux horrifiés de mon ami : de son coté de la table, il touillait encore le sien pour le lier au lait concentré.
Et comme si on n'avait pas déjà assez perdu de temps comme ça, il attendit encore un peu plus que le café tiédisse, puis le dégusta tranquillement, trempant ses lèvres dans son verre sucré, et faisant claquer sa langue de plaisir après chaque lampée. 


Café vietnamien avec le filtre sur le le verre,
et une dose généreuse  de lait concentré
Photo chipée sur gobackpacking.com

Je regardais tous ces hommes qui prenaient une heure de leur journée pour siroter leur café. S’ils travaillaient à La Défense, on les aurait déjà virés pour glandage éhonté. Mais la pause-café au Vietnam, c’est un rituel. C’est la petite parenthèse virile du matin, en dehors de la famille et loin du lieu de travail, un peu comme on irait prendre une bière-cacahuète avec les copains au PMU du coin.

Parce qu'n France, au contraire, le café se boit sur le pouce, bien fort et bien serré, debout entre la table de la cuisine et la porte d’entrée. Il est le coup d’envoi de la prochaine action. Le café est transition entre repos et travail. C’est un excitant, dans tous les sens du terme, a en croire les publicités ou une brunette sensuelle et un beau brun ténébreux se rencontrent un instant pour une étreinte torride.


Pub Carte Noire de mon année de naissance - bijou 

Boire un café à Paris, c’est devenir un adulte avec tout ce que cela implique : le travail, le sexe, la productivité, les apparences qu’il faut sauver. Le café est la boisson des winners, des dragueurs, des travailleurs.

En France, on apprécie un café comme un boit un bon vin, pour ses arômes, pour sa robe, pour sa texture en bouche. On ne va pas s’embêter de fanfreluches inutiles, l'essentiel est dans la tasse. Ainsi, le touriste abasourdi verra son café, débordant dans la coupelle, expédié nonchalamment par un serveur presse. Ce n'est pas le service qui fait un bon café. Mais qu'on se régale ou pas, c'est comme ça : on ne termine pas son repas sans un petit kawa.

Photo chipée sur michelleroohani.com

L'autre jour, mon coloc et moi étions dans un de nos grands débats nocturnes autour d'une bouteille de Brandy : en bons français, on comparait notre ville d'avant (Paris) a notre ville de maintenant (Vancouver), et comme souvent Paris l'emportait, parce qu'un peu de chauvinisme ne fait jamais de mal quand tu vis loin.

Alors on parlait du café a Vancouver, parce qu'ici on ne plaisante pas avec le café. C'est une institution, voyez. Les employeurs ne recrutent pas des barristas, mais des"Artistes du latte". Les clients font preuve d'une exigence digne du troisième Reich lorsqu'il s'agit de leur café, et gare a l'artiste qui prendrait un peu trop de liberté dans le dessin en crème fouettée. Pourtant, rien de sensationnel dans le café canadien : ce n’est en fait qu’un arôme pour boisson chaude, et la qualité des grains compte moins que l’image de l’endroit où ils sont torréfiés. C’est ainsi qu’à chaque coin de rue fleurissent des petits cafés de quartier, remplaçant les églises. Chacun sa paroisse, excusez mon langage. Ces lieux de cultes d’un genre nouveau sont à l’image de leurs habitués : certains tout simples et d’autres un brin surfaits.

Mais comme dirait Martin : "a Paris, le café est meilleur et pourtant, on me le jette a la gueule tu vois".

Et pour cause : si les cafés sont des petits paradis ou il fait bon flâner, le café a proprement parler, lui, ne fait pas vraiment rêver. A Vancouver, le café est le petit réconfort des grandes personnes, qui troquent en grandissant le chocolat chaud pour un Mocha double shot :  l’équivalent d’un espresso dans une très grande quantité de lait. Chaque café est unique, parce qu'il est fait tout spécialement pour la personne qui le commande : tiède, chaud ou très très chaud, lait végétal, crème, moitié-lait-et-moitié-crème, lait aromatisé ou encore lait écrémé... Le choix est infini mais attendez encore : on y ajoute ensuite de la cannelle ou du chocolat, de la crème fouettée entière ou low-fat, du nappage, du sirop avec ou sans sucre... Voila, ton café est prêt : tu peux enfin le siroter par petite gorgées dans un gobelet en carton qui porte ton prénom.

Dans la ville tout le monde travaille, le café se fait mobile : il faut pouvoir l’emporter dans la rue pour aller travailler, vite, ne pas perdre de temps mais prendre le temps, tout de même, de serrer dans ses mains son gobelet, comme une bouillote réconfortante qui accompagne en douceur la transition entre le lit et le bureau, entre enfance et âge adulte. Il y a quelque chose de tendre dans ce rapport au café. Et tant de proximité forcement, ça crée des liens ; je crois que je commence a avoir des sentiments pour cette boisson.

Steve et Shawn, deux grands enfants croisés ce matin sur la plage,
avec leur café-bouillote dans les mains

L'exemple typique du café bobo de Vancouver : boissons hors de prix,
produits bio ou gluten-free, bibliothèque commune en plein air...
Convertie au café le plus infâme et pourtant préféré des canadiens :
Tim Hortons